Samuel Joseph Agnon

De la déchirure entre le vieux monde juif et le monde moderne

depuis celui du petit peuple de Galicie, jusqu’à celui de la terre d’Israël.

La vie est simple pour ceux qui ne cherchent pas à comprendre, soit parce qu’ils sont très naïfs, soit parce qu’ils sont très intelligents. Mais ceux qui ne sont ni assez naïfs, ni assez intelligents, ne trouvent aucune réponse à leurs questions.

Qui se souvient encore que Samuel Joseph Agnon a reçu le prix Nobel de littérature en 1966, en même temps que la poétesse juive allemande Nelly Sachs ? C’était pourtant le premier écrivain de langue hébraïque, et le seul à ce jour encore, à être ainsi récompensé. Au-delà de lui c’était la renaissance d’une langue et d’une nation qui était ainsi reconnue. Peu de livres traduits en français sont actuellement disponibles. Il s’agit pourtant d’un des plus grands écrivains du vingtième siècle.

Ceux qui ont pu lire Le Chien Balak ou Temol Shilshom (Demain après-demain, ou cela se passait hier) sont à jamais marqués par son écriture et sa grandeur.

Agnon parle essentiellement de la déchirure entre le vieux monde juif et le monde moderne. Il a su rendre vie à toutes les communautés aujourd’hui disparues.

II est né le 17 juillet 1888 dans une petite bourgade de Galicie orientale, Boutchatch, sous le régime de la monarchie austro-hongroise. Ville maintenant en Ukraine comme une grande partie de l’ancienne Galicie. Il s’appelait en réalité Samuel Joseph Tchatchkès. Il déclarait être né le 9 du mois hébraïque de Av (en réalité il est né le 17 juillet), jour de la destruction des deux Temples, date aussi du retour du Messie.

Son père, Shalom Mordechaï Tchatchkès, était de formation rabbinique, profondément imprégné de poésie hébraïque médiévale. C’était un disciple du Rabbi de Tchortkov, mais il ne voulait pas vivre de son diplôme de rabbin et s’occupa du commerce des fourrures. Sa mère Esther était une femme instruite, elle aimait lire et connaissait bien la littérature allemande.

Agnon n’ira pas à l’école officielle mais il sera éduqué par ses parents et par la religion. Ses parents étaient voisins de ceux de Sigmund Freud. Sa langue maternelle fut le yiddish. À l’âge de trois ans, il commença à fréquenter le heder jusqu’à l’âge de neuf ans. Là il y apprit la Bible et le Talmud. Son père l’initia à la Haggadah et à Maïmonide. Sa mère lui fit connaître la littérature allemande. On lui donna un professeur particulier pour l’allemand et il fréquenta également l’école primaire. Il vivait dans un milieu dont la culture était autant le yiddish à la maison, que l’hébreu en tant que langue sacrée dans les livres qu’il apprit dès neuf ans Il ne devait jamais poursuivre d’études supérieures. Au « Bet Ha-Midrash », il vint souvent étudier le Talmud.

Ce mélange des idées de la Haskallah et des traditions rabbiniques et hassidiques formera la structure de son écriture. Maïmonide et toute la littérature hassidique lui étaient familiers, presque congénitaux. De douze à quatorze ans, il connaît déjà la littérature hébraïque laïque de son temps, -Mendele-, et la littérature Scandinave, Ibsen, et surtout Hamsun qui devait, par la suite, avoir une nette influence sur son œuvre. Dégagé de soucis matériels, il put se consacrer à la littérature.

Il écrit très tôt, et jusqu’à 1909, en yiddish et aussi en hébreu.

Dès 15 ans il est publié. Il publie beaucoup de chansons et raconte :
Les jeunes artisans, les tailleurs, les cordonniers qui avaient l’habitude de chanter mes chansons en travaillant furent tués lors de la première guerre mondiale. Et ceux qui ont survécu seront enterrés vivants avec leurs sœurs dans les fosses qu’ils auront eux-mêmes creusées sur ordre de leurs bourreaux, et beaucoup seront brûlés dans les crématoires d’Auschwitz avec leurs sœurs, ornements de nos villes et qui chantaient mes chansons avec une si douce et belle voix.
Tout cela est perdu
.

Son œuvre en yiddish est marquée par le sionisme qu’il découvre avec le docteur Eleazar Rokéah dont il devint le collaborateur. Pris dans la belle utopie religieuse et sioniste de la restauration de la ville de Safed, ville sainte et mythique des kabbalistes, Agnon dépeint la condition de l’exil des juifs, oppressés socialement et qui ne peuvent vivre suivant le sacré de leurs fêtes. Ce sont souvent des ballades tristes pour inciter les juifs de Galicie à se réveiller et se tourner vers Sion. Par la suite ce thème du fossé entre le réel injuste l’aspiration à la justice restera toujours présent dans son œuvre. Dans sa jeunesse Agnon est tout entier dans une carrière de journaliste de 1907 à 1908. Journaliste dans un journal juif, sioniste et religieux, qui propage à la fois les nouvelles et les utopies.

De Galicie à Jérusalem

Sa prise de conscience sioniste se fait définitive après la mort de Herzl le 3 juillet 1904, le 7éme congrès sioniste de 1905 et surtout les événements du pogrom de Bialystok de juin 1906- massacre de plus d’une centaine de juifs -, qui illustre la condition impossible des juifs en Europe.

Il quitte alors sa bourgade de Boutchatch pour s’accomplir en tant que juif, et ne pas se laisser vivre lamentablement dans cet exil. Le cocon étroit de l’orthodoxie rythmée par la prière, l’étude et les rites de la foi religieuse juive même égayés par les anecdotes des marchands, ne lui suffisait plus. Sa sortie d’une forme de ghetto se fera par le sionisme religieux.

Après un séjour en 1908 à Lwow, capitale de la Galicie, il s’embarque à dix-neuf ans et demi pour la terre sainte. Poussé par les mouvements messianiques il émigre en Palestine très tôt en 1908, à Jaffa, ville ottomane. Dès son départ il abandonne le yiddish et se tourne définitivement vers l’hébreu. Mais il doit cependant dompter cette langue rétive et lui redonner une existence vivante. Il doit vivre aussi au quotidien et il devient secrétaire de nombreuses organisations, ce qui lui fait rencontrer la plupart des juifs vivant alors en Israël.

Pris dans le messianisme du retour à la terre, il abandonne alors la pratique de la religion juive, trop occupé à faire refleurir le désert. Il la retrouvera plus tard avec force et passion. Il luttera alors contre le sionisme uniquement laïc, car il voulait préserver la sainteté du pays :

Satan n’avait pas besoin de se donner beaucoup de peine avec moi, nous faisions bon voisinage. Lorsque je décidai de partir pour la Palestine, je lui dis : « Pourquoi es-tu soucieux à cause de mon départ ? La Palestine n’est pas faite pour les anges seuls. Alors pour quelle raison devrais-je m’abstenir d’y aller ? ». Lorsque Satan eut entendu ce raisonnement, il cessa aussitôt de me gêner.

Son premier conte est écrit en Israël dès 1908 - Agounot -, Les épouses abandonnées, une histoire d’amour tragique entre un jeune artisan et une fille de la bourgeoisie destinée à un autre. Pour la première fois, Tchatchkès prend le pseudonyme d’Agnon qui contient les trois lettres de la racine de Agounot, ce qui veut dire abandonné ou plus exactement âme en déroute qui n’arrive pas à rencontrer l’âme sœur. Et ce pseudonyme deviendra en 1924 son nom de famille officiel.

À part un séjour de onze ans fondateur et extrêmement studieux en Allemagne de 1913 à 1924, il restera fidèle à la terre promise. En Allemagne, il se marie en 1920 avec Esther Marx. En collaboration avec son ami Marin Buber, il rassemble les écrits hassidiques qui auront une influence profonde sur le judaïsme occidental. L’incendie à Bad Homburg le 6 juin 1924, de sa bibliothèque et de ses manuscrits, alors qu’il est malade à l’hôpital, sera le signal terrible du retour. Beaucoup de livres de plus de 700 pages (La vie éternelle par exemple), des contes sont à jamais perdus, des incunables de livres juifs aussi. Signalons la fatalité de l’incendie qui avait déjà brûlé, lors de la première guerre mondiale, la maison de son père, anéantissant toutes ses premières œuvres, surtout des chansons. Sa maison en Israël sera incendiée à son tour avec toute sa bibliothèque par les Arabes en 1929.

En 1924, Agnon retourne en Israël, fermement décidé à s’installer à Jérusalem, ville qui le fascine et l’attire. Il va s’y établir dans les faubourgs de Talpiot, et continuer d’écrire des contes qui connaissent un grand retentissement. Il quitte donc Jaffa la sioniste et part pour Jérusalem la sainte. Il ne quittera que trois fois sa tanière pour aller en Suède et en Norvège, et y écrira tous ses livres. L’état d’Israël fermera sa rue en mettant un panneau Interdiction d’entrer à tout véhicule, écrivain au travail. En 1931 parutions de La dot des fiancées, et en 1935 du roman Une histoire simple.

Il obtient le prix Nobel le 10 décembre 1966 et déclare ceci :

« Comme résultat de la catastrophe historique par laquelle Titus le romain détruisit Jérusalem et exila Israël hors de sa terre, je suis né dans une de ces cités de l’exil. Mais toujours je me suis considéré comme quelqu’un qui était né à Jérusalem. Dans un rêve, une vision de la nuit, je me suis vu debout au milieu de mes frères lévites dans le temple sacré, chantant avec eux les psaumes du Roi David, roi d’Israël. Des mélodies que jamais une oreille n’a pu entendre depuis que notre cité a été détruite et son peuple condamné à l’exil.

Je soupçonne que les anges chargés de la splendeur de la musique, prirent peur que je puisse chanter à un moment de faiblesse le chant de mes rêves, me firent oublier le jour ce que j’avais chanté la nuit. Et que si mes frères, les fils de mon peuple, s’ils l’avaient entendu, ne puissent plus supporter la douleur du bonheur perdu. Pour me consoler de m’avoir interdit de chanter avec ma bouche, ils m’ont permis de chanter ces chants par mon écriture »

Agnon sera le scribe du peuple juif, depuis celui du petit peuple de Galicie, jusqu’à celui de la terre d’Israël

Lui qui disait descendre du prophète Samuel et de la tribu des Lévi se sentait moralement obligé de continuer cette tradition de ménestrel du peuple. Ses chants et ses mots seront repris par la jeunesse qui finira, qui dans les tranchées qui à Auschwitz. Toujours il gardera en lui ses images de ces jeunes morts avec ses chants dans la bouche et il les transcrira pieusement, dévotement. La plupart de ses textes de cette époque seront perdus, brûlés dans un incendie avec sa collection de plus de quatre milles livres en hébreu. Il se sentira alors encore plus en exil loin de la terre d’Israël. Et sa langue devient l’hébreu dont il contribue à jeter les bases du renouveau en une langue moderne.

Peu connaissent cette ville de Jérusalem aussi bien que lui. Il est intimement lié avec elle. Pour lui, les pierres vivent. Il s’imagine vivre dans cette ville il y a 2000 ans. Il se voit dans le Temple avec ses frères, chantant les psaumes. Dans ses visions, et il en avait beaucoup comme tout bon hassidique, il se voyait ainsi trôner auprès des officiants du Temple avant sa destruction, Lévi parmi les lévitiques, chantant donc les cantiques. Dorénavant il chantera dans ses livres, lui fils de son peuple, les rêves et les drames, les joies et les contes juifs.

Pour se faire pardonner par les anges sa voix fausse, il chantera par ses mots, comme pour une mission divine. Ménestrel, descendant de Samuel (son prénom), il élève sa voix dans les Temples reconstruits de la mémoire. Profondément religieux, il ne se considère que comme l’humble chantre du destin du peuple juif.

« Mais le Temple est détruit, alors je m’occupe de la Bible, des Prophètes, de la Michnah et de la Haggadah, des Géonim et des commentateurs. J’apprends la Torah et j’essaie d’approfondir la pensée de la Torah et de ses exégètes et, quand je réfléchis sur tout cela, mon cœur est lourd. De notre grandeur ancienne ont seulement subsisté des textes. Cette tristesse entre en moi, en mon âme, et je commence à dire des contes comme celui qui, expulsé de la maison de son père, se bâtit une cabane et s’assied là et décrit à tout le monde Le Palais où il a autrefois vécu. »

Très tôt il écrit des nouvelles relatant la vie et le déclin des juifs en Galicie. Son premier roman, La dot de la fiancée en 1922, fourmille de cette vie avant la première guerre mondiale, qui fut un petit âge d’or pour la communauté juive. Mais dès sa nouvelle, Un hôte pour la nuit en 1940, il décrit et pressent ce que sera la tragédie des juifs en Galicie.

Il deviendra le conteur des débuts de la nation israélienne parlant des premiers colons. Il publie de nombreux romans et devient un trésor national en Israël, honoré, admiré. Il meurt le 17 février 1970 d’une crise cardiaque à Rehovot, Israël. Il est enterré au Mont des Oliviers à Jérusalem, sa ville d’adoption, sa ville sacrée. Il aura donc vécu à la fois écartelé et réconcilié entre sa terre d’enfance, la Galicie, et sa terre d’accueil, Jérusalem.

Toute l’œuvre d’Agnon est un chant de louange, parfois terrible, souvent sombre, mais toujours ses mots s’en vont vers le ciel. À Jérusalem, il est dit que les hommes de considération ne peuvent s’asseoir à la table pour dîner en compagnie sans savoir tout de leur compagnon, Talmud.

Asseyons-nous à la table d’Agnon et connaissons-le comme il se décrit

« Laissez-moi vous dire qui je suis. Je suis né dans une petite ville de l’exil, due à la catastrophe de la destruction de Jérusalem qui nous dispersa tous. Mais à chaque instant je savais, je sentais que j’étais né à Jérusalem et que j’étais prêtre dans mes rêves. C’est à cause de Jérusalem que je suis capable d’écrire avec la plume que Dieu a mis entre mes mains. ».

Il avait ressenti l’exil du peuple juif, et le sentiment fondamental d’être né dans une ville étrangère et d’éloignement. Toujours il se voulait être né à Jérusalem.

Dans le roman L’hôte de passage et dans ses nouvelles dont Les Abandonnés, La Lettre, La Légende du scribe, il met en scène l’aventure contemporaine du peuple juif.

Son œuvre, profondément imprégnée par le hassidisme, marque un moment majeur de la littérature hébraïque. Il a d’ailleurs contribué à l’invention de l’hébreu moderne, bien que son écriture atypique, imbibée de textes sacrés soit difficile à lire pour un Israélien. On dit d’ailleurs agonit pour sa façon d’écrire dans sa langue si particulière et non ivrit, hébreu, tant son savoir encyclopédique est difficile à suivre.

Les écrivains contemporains doivent beaucoup à ce géant des lettres et trois des plus grands écrivains actuels, A. B. Yehoshua, Aharon Appelfeld, Yehuda Amihaï sont ses disciples. Tous les matins de sa maison à Arnon Brook, il regardait le soleil se lever sur la Mer Morte où il se baignait, et il tâchait d’apprendre des oiseaux et des autres bêtes le sens de la vie.

Quelques livres seront publiés après sa mort (Contes et lettres, roman de jeunesse).

Ce qui est tordu deviendra droit décrit aussi la vie de ces petites villes de Galicie en mélangeant poésie comme il le fait souvent (ainsi le dernier chapitre de la Dot est un vaste poème) et réalisme cru. Ces héros hâbleurs, gouailleurs, sont toujours malchanceux et parcourt le petit monde juif de façon picaresque. Mais par de nombreuses petites touches il raconte l’implosion de cette communauté vouée à la disparition. Là où Martin Buber, son ami, dresse une hagiographie de ce monde hassidique, Agnon en montre les travers et la grandeur aussi. Plus tard il parle du désastre et de la crise morale de la première guerre mondiale.

L’hôte de passage, 1930, raconte le retour pour une journée d’un homme dans sa ville natale, à la recherche de la vieille synagogue dont plus personne n’a les clés. Cette parabole veut montrer le déclin et la poussière qui ensevelit toute une communauté, sans clef, sans espoir. Lui osera parler de l’holocauste et du feu et du martyre. Il aborde aussi les thèmes de la terre promise, de la signification de la nation, du désenchantement (Bilvav Haamin, Au creux de l’océan) et son chef – d’œuvre Cela se passait hier, décrit les vagues d’émigration juive en 1907 et 1913 et met en opposition la vie nouvelle et ancienne des juifs.

La force et l’originalité d’Agnon résident dans le mélange indissoluble entre son réalisme social et sa poésie onirique. Certes il est un écrivain mystique, mais il est avant tout celui qui aura réfléchi au destin juif, aux destins de tous les hommes. L’imprégnation profonde des textes juifs traditionnels le mène au bord parfois de l’ésotérisme, mais sa bonté, sa simplicité le replacent au cœur de l’homme. Ayant les mêmes paysages intérieurs que Kafka - l’empire austro-hongrois -, des thèmes leur sont communs.

Mais Agnon s’échappe toujours par le haut alors que Kafka reste emmuré. Il aime le monde de ses héros, car c’est son propre monde. Il dit : Certains liront mes livres comme des fantaisies, les autres apprendront quelque chose ; moi-même je crois à la fantaisie.

On pourrait penser qu’étant aussi profondément enraciné dans la vie juive, il n’a eu que des horizons assez limités dont l’étroitesse l’a empêché de compatir. Il n’en est rien cependant. Il serait d’ailleurs étonnant qu’un écrivain aussi attaché à l’homme, et pénétré d’une foi aussi profonde, puisse s’enfermer dans son étroit univers personnel comme dans une tour d’ivoire.

Thèmes d’Agnon et style de son écriture

Car, si le pain vient de ta terre, la forme, elle, vient du ciel, dit Agnon.

Son œuvre a pour cadre d’abord sa Galicie natale, puis la Palestine. Ses romans et nouvelles racontent les tribulations du peuple juif au XIXème siècle, de malheurs en malheurs, de la vieille Europe à la terre promise, de la foi et la rigidité des lois religieuses au sionisme.

Agnon a des pôles principaux d’inspiration :
- la Galicie : La dot des fiancées, Un hôte pour la nuit ;
- l’Allemagne : Les nouvelles Fernheim, Ce lointain, Entre deux villes, Sur la route ;
- Jaffa : La dune, Serment d’allégeance ;
- Jérusalem surtout : Shira, Yester, Contes de Jérusalem, La lettre, Les abandonnées.

Ses écrits ont pour thèmes les difficultés rencontrées par une culture et une sagesse traditionnelles essayant de composer avec la modernité.

Agnon écrit à la manière des auteurs de livres hassidiques et de livres religieux populaires où, dans la trame principale du récit s’inscrivent des contes moraux, des fables, des légendes, des conversations, les histoires des hassidim sur leurs rabbins miraculeux et leurs commentaires de la Bible. Mais Agnon vient du monde de l’Europe Centrale, et la littérature germanique l’a marqué à jamais.

Ce mélange entre toute la littérature européenne qu’il lisait en allemand et la tradition juive aura donné cet écrivain unique, Agnon. Voici une œuvre écrite par un juif, né et élevé dans la Diaspora d’Europe orientale, mais qui s’installe très tôt en Terre sainte et qui voudra concilier les deux mondes. Pendant plus de cinquante ans, pierre à pierre, mot après mot, il a édifié une œuvre qui est une stèle vivante à la fois du souvenir et de la vie.

« Le folklore et l’érudition, l’araméen populaire et l’hébreu académique, la verve pétillante et l’oraison austère se côtoient chez Agnon». Sur le style d’Agnon voici comment s’exprime Martin Buber : « Son pathos n’a rien de superficiel, il est l’émanation de ses sentiments les plus intimes comme le pouls est la manifestation des battements du cœur. Aucune exaltation, mais en le lisant, les larmes montent aux yeux et c’est là le meilleur signe d’une qualité d’écrivain ».

C’est dans son roman le plus autobiographique, Un hôte pour la nuit (1939), que se révèle le mieux la personnalité mystique et nostalgique d’Agnon. Son écriture est profondément lyrique, humaine et emplie de la vie de son peuple. Il rend autant le monde social que celui des symboles. Basée sur l’écriture de la Bible, des midrashim, des légendes rabbiniques entre autres, la langue d’Agnon n’est pas l’hébreu moderne et un véritable dictionnaire a été établi d’hébreu Agnon en hébreu moderne pour mieux le comprendre.

Et pourtant il a écrit un hébreu à la fois populaire, dans le sens biblique, celui des commentaires et des contes, et très littéraire. Il est le tout premier à faire cela, forgeant dans la langue hébraïque de nouveaux chemins d’aventure à partir des trésors perdus du monde juif. La langue sacrée des prières et la langue moderne sont sœurs harmonieuses. Pour Agnon les légendes et les histoires juives sont consubstantielles, évidentes et vivantes. Il vit au milieu de cela, il y respire. Aussi son mode d’expression emblématique est la nouvelle : il en aura écrit plus de 150 ! Et seulement 7 romans.

Agnon aujourd’hui

Agnon est cet écrivain juif qui aura été le réceptacle de la tradition juive et par sa prose hébraïque novatrice brodée de gravité et de poésie, d’humour et de tragique aura édifié la fresque du peuple juif. Mais il aura atteint à l’universalisme.

Loin d’un passéisme dépassé, il brode plus que le livre d’heures de la terre sainte, celui de la terre des hommes.

Écartelé entre des mondes et des temps différents, lui-même n’appartenant vraiment à aucun, il les a rassemblés par l’unité spirituelle. Il est dans un non-lieu comprenant aussi bien Jérusalem que Boutchatch, sa ville de Galicie. Son écriture l’aura unifié, et la vie en fragments du peuple juif redevient une vérité. Lui qui aura suivi l’appel messianique à la fois de la mystique et de la terre, ne pouvait plus vivre en exil, mais il a une profonde empathie pour ce monde qu’il sentait déjà s’écrouler.

Cette Galicie qu’il peuple de vie grouillante, de personnages picaresques, il sait qu’elle vomira ses juifs et qu’un jour plus personne ne pourra montrer au voyageur l’ancienne synagogue. Il décrit aussi de façon réaliste Israël, en rendant la réalité du pays en montrant par contraste : le nouveau monde en formation et l’ancien qui se pétrifie. Il sait cela irréversible. Il est en sorte le dernier copiste de l’histoire juive, et ses mots sont enluminures. Il a suspendu le temps comme une prière. Chaque geste de ses personnages fait sens et symbole.

Agnon est la jonction indispensable entre deux mondes, et dans chacun il y a une partie de son âme. Il a chanté le chant du cygne du peuple juif de Pologne et il est devenu le héraut d’une nouvelle patrie. Lien essentiel entre le passé et le présent Agnon est d’une importance capitale. Il est l’écrivain de la Galicie qui va disparaître, de la seconde Alya en Israël et du nouveau pays en train de naître. Son œuvre fait la fresque de l’existence juive depuis la fin du 18eme siècle jusqu’à la première guerre mondiale, puis de la vie de ces émigrants du début des années 1900 à Jaffa, avec le choc entre les juifs établis et les émigrants miséreux.

Il est le passeur entre ces mondes, le témoin de leur disparition aussi. Il s’approche parfois de Kafka en instillant dans le quotidien le fantastique. Il est le voyant entre le conte hassidique et la page surréaliste. Il est le maître du temps qu’il abolit, ce temps qui obsède tous ses écrits où il rencontre Moïse, où vit au 18ème siècle dans une communauté juive, tout en étant de plain-pied avec son temps. Il aura vu même ce qui se produit derrière le dos du monde.

Ses nombreuses pièces de théâtre sont toujours jouées, ses contes épiques demeurent. Ses personnages si typiques vivent encore dans nos mémoires. Réaliste autant que mystique, tolérant autant que religieux il sait, lui pour qui tout est symbole, que :La mort et la vie sont au pouvoir de la langue. (Proverbes)

Et il ne croira jamais à la fin de l’homme.

Gil Pressnitzer

Maase Haez (La chèvre), 1925

© Albin Michel (publié aux éditions Albin Michel en 1977 et épuisé depuis)

Il y avait une fois un vieillard qui toussait par quintes profondes. Les médecins consultés répondirent de boire du lait de chèvre. Il acheta une chèvre et la mit dans son bercail. Peu après, cette chèvre disparut. On partit à sa recherche sans succès : pas de chèvre ni dans la cour, ni dans le jardin, ni sur le toit de la maison d’étude, ni auprès de la source, ni dans les montagnes, ni dans les champs. Au bout de quelques jours, elle revint d’elle-même, et à son retour, ses pis étaient pleins d’un lait dont le goût était celui du jardin d’Éden.

Cet incident se renouvela très souvent : elle disparaissait de la maison, on la recherchait inutilement ; mais elle revenait, et, chaque fois, ses pis étaient pleins d’un lait plus doux que le miel et dont la saveur était celle du jardin d’Éden.

Un jour, le vieillard appela son fils : Mon fils, je voudrais bien savoir où elle va et d’où elle rapporte ce lait qui est si doux à mon palais et qui me réconforte.

- J’ai une idée, répondit le fils. Il alla chercher un cordon qu’il attacha à la queue de la chèvre. Que fais-tu, mon fils ? demanda le vieillard.

- J’attache un cordon à la queue de la chèvre, et lorsque je m’apercevrai qu’elle désire s’en aller, je le saisirai par un bout et la suivrai sur le chemin.

- Mon fils, si ton cœur est sage, le mien s’en réjouira, dit le père en hochant la tête.

Le jeune homme attacha donc un beau cordon à la queue de la chèvre et il la surveilla avec grande attention. Lorsqu’elle fut sur le point de partir, il saisit le lien bien fort et se laissa entraîner à sa suite. Ils parvinrent à une caverne. La chèvre y pénétra et le jeune homme l’y suivit. Ils marchèrent une heure ou deux, peut-être un jour ou deux. La chèvre secouait la queue et bêlait.

Lorsqu’ils arrivèrent au bout de la caverne et en furent sortis, le jeune homme vit de hautes montagnes, des collines couvertes de vergers ; une source d’eau jaillissante coulait des montagnes et le vent apportait mille parfums. La chèvre monta dans un arbre couvert de caroubes pleines de miel. Elle les mangeait et buvait à la source du jardin.

Le jeune homme héla des passants : « Je vous en conjure, mes amis, dites-moi où je suis et quel est le nom de ce lieu.
- Tu es en terre d’Israël et tu te trouves près de Safed.
- Béni soit l’Éternel, dit le jeune homme en levant les yeux au ciel, béni soit-Il, qui m’a conduit en terre d’Israël. »

Il en baisa la poussière et s’assit sous un arbre. Avant que le jour ne s’enfuie et que les ombres ne se lèvent, pensa-t-il, je m’assiérai sur la montagne sous un arbre. Après quoi, je retournerai à la maison et j’amènerai mon père et ma mère en terre d’Israël.

Tandis qu’assis, il nourrissait ses yeux de la sainteté du Pays, il entendit une proclamation :

« Venez, allons au-devant de la reine Sabbat ! » Des hommes semblables à des anges s’avançaient, enveloppes de châles blancs, des branches de myrtes à la main, et toutes les maisons s’éclairèrent de multiples lumières. Il comprit qu’il était arrivé la veille du sabbat avec les ténèbres, et qu’il n’était pas question de repartir. Il acheta un roseau, le trempa dans des noix de galle, dont on fait de l’encre pour écrire les rouleaux de la Loi, prit un bout de papier et écrivit une lettre à son père :
« D’un coin du Pays d’Israël, je ferai entendre des chants, car j’y suis arrivé sain et sauf, et je me trouve près de Safed, la ville sainte, tout embaumée de cette sainteté. Ne me demande pas comment je suis arrivé ici ; mais saisis le cordon qui est attaché à la queue de la chèvre et pars sur ses traces. Tu marcheras en sécurité et tu parviendras en Israël. »

Le jeune homme roula son papier, le cacha dans une oreille de la chèvre en pensant : lorsqu’elle bêle chez mon père, celui-ci lui caresse la tête et elle secoue les oreilles ; dès que le papier tombera, mon père le prendra, lira ce que je viens d’écrire, saisira le cordon et viendra me rejoindre.

La chèvre retourna chez le vieillard ; mais elle ne remua pas les oreilles et le papier ne tomba pas.

Lorsque le vieillard constata que la chèvre était de retour sans son fils, il se frappa la tête, cria, pleura et se lamenta : « Mon fils, mon fils, où es-tu ? Mon fils, que le Ciel m’accorde de mourir à ta place, mon fils, mon fils ! ». Il pleura et porta le deuil de son fils en disant : « Une bête sauvage l’a dévoré, elle a déchiré, lacéré mon fils. »

Il refusa d’être consolé ajoutant : « Je descendrai vers mon fils, dans le Shéol, en pleurant. » Et chaque fois qu’il voyait la chèvre, il gémissait : « Malheur au père qui a exilé son fils ! Malheur à la chèvre, cause de sa perte ! »

Son esprit n’eut de repos qu’il n’appelât le shohet pour égorger l’animal. Celui-ci vint et l’égorgea. Il la dépouilla de sa peau, et le papier tomba de son oreille. Le vieillard le saisit : « Mon fils a écrit ! »

Il lut toute la lettre ; puis il se frappa la tête et pleura : « Malheur ! Malheur à l’homme qui a détruit son bonheur ! Malheur à l’homme qui a rendu le mal pour le bien ! »

Il porta le deuil de sa chèvre de longs jours et refusa d’être consolé :
« Malheur à moi, disait-il : je pouvais monter en Israël d’un seul bond, et j’aurais terminé mes jours dans cette terre d’exil ».

Depuis lors, la caverne devint invisible, et n’existe plus de raccourci. Ce jeune homme, s’il vit encore, jouira, dans le calme et la tranquillité, d’une verte et plantureuse vieillesse dans la terre des vivants.

Bibliographie en français

La dot des fiancées, Belles Lettres 2003
À la fleur de l’âge, traduit par Laurent Shuman,Gallimard (7 mai 2003)
Une histoire toute simple, Albin Michel 1980
Le Chien Balak, roman traduit de l’hébreu par R. Leblanc et A. Zaoui, 1971
Contes de Jérusalem, Albin Michel 1970
L’hôte de passage, Albin Michel 1973
Vingt et une nouvelles, Albin Michel 2000