Berceuse pour des poètes yiddish

Le silence vaut mieux que la parole, mais le chant vaut mieux que le silence.

(Proverbe hassidique)

Ne pleure pas, ne pleure pas, petit orphelin,

Garde tes larmes même si tu es malheureux.

La vie ne t’apportera que des souffrances,

C’est pourquoi il n’est pas bon que les larmes manquent.

Garde tes larmes comme des diamants.

Tu en auras un jour bien besoin

Quand ton cœur sera prêt à déborder

Laisse couler de tes yeux une larme.

Plutôt qu’un Kaddish, prière rituelle des enfants pour leurs parents morts, je préfère dire une berceuse pour que là ils reposent, cendres et terres mêlées, ils puissent sourire et s’endormir pour de bon.

Et au travers d’eux célébrer cette langue merveilleuse qui semble s’éteindre : le yiddish. « Le Yiddish est la langue dans laquelle les juifs rêvent »(Max Weinreich).

Berceuse pour des cendres

« Moïde ani, moïde ani le fanecha » (je l’avoue).

Je le confesse j’ai oublié tous les mots des prières. Et le yiddish, je le comprends mal et au travers de l’allemand le plus souvent, je le parle à peine et pourtant je rêve souvent en yiddish. Cette langue vient battre contre moi, contre les vents et les marées de l’anéantissement. Contre la porcelaine de chair qu’ont faite des millions de corps, ces corps mêlant leurs fumées aux fumées des foyers allumés avant de pouvoir trouver une large place dans les nuages. Toutes ces chairs brûlées ont fait agoniser cette langue, elle ressurgit encore.

Elle, cette langue jeune et éternelle, qui avait été immédiatement amenée « à la cheminée » aura survécu à ses bourreaux.

Cette langue qui semble avoir métabolisé le malheur était aussi et surtout une langue de joie.

Elle était la langue vernaculaire, la langue profane de tous les jours : celle du charretier, celle du marchand de harengs, celle des prostituées, celle du poète. Et puis les femmes n’ayant pas le droit d’apprendre en ce temps l’hébreu, le yiddish fut leur causerie, leurs railleries, leurs chansons. C’était la langue laïque des gens du quotidien, celle des causeries interminables, celle de la vie, celle de la truculence et non pas ce qui semble rester : la langue des cendres.

Dérivé de l’allemand moyenâgeux de la région du Rhin, (dont il a conservé une grande part de vocabulaire) et emporté comme une langue autonome par les émigrants vers l’Europe de l’Est, il a emprunté la syntaxe et de nombreux mots slaves et hébreux, voire araméens ou persans et, plus récemment, des termes anglo-américains. Puisqu’il s’écrivait en caractères hébraïques, donc sans voyelles, sa prononciation variait d’une région à une autre.

Cette langue était vivante et sonore, et parlée depuis le quinzième siècle. Elle avait reçu tous les affluents des contes bibliques, talmudiques, et contes populaires.

Cette langue ductile, souple, presque orale, aura servi aussi bien aux blagues qu’à la célébration en tant qu’alphabet de la mort des derniers messages de toute une génération brûlée vive par le nazisme, et pour les rares survivants, décapitée par le stalinisme. Langue à parfum de souffrance, à incarnation de la nostalgie, le yiddish était devenu la musique d’un peuple. Sa face de joie nous revient dans le vide douloureux de l’absence, aussi elle se teinte elle aussi de tristesse. Ces millions de gens qui parlaient le yiddish semblent murmurer encore ses voyelles, et toutes ces personnes marchent vers nous maintenant.

Si longtemps après la Shoah les berceuses restent, les enfants pleurent. Car les chansons, surtout avec l’apparition des pogroms et des ghettos, seront le ciment d’un peuple isolé, agressé. L’identité des juifs d’Europe Centrale sera véhiculée par les poèmes et les chants. Les chansons d’enfants, les chansons d’amour et de mariage, les chants religieux, les chants historiques, les chants d’artisans et d’ouvriers, les chants de combat social et politique, plus tard les chants des ghettos et des camps de concentration, les chants des résistants et partisans (« Ne dis jamais », poème de Gilk).

Le peuple juif ainsi se souvient de ce qu’il fut, de ce qu’il est, de ce qu’il sera peut-être, sans jamais se désolidariser du monde, mais en voyant inscrit au front sa lucidité, ses poètes assassinés, sa "folie" de mesurer la justice du monde sur son propre corps.
La langue yiddish est le témoin encore vivant de cette histoire, née dans les territoires rhénans puis devenue la langue de tous les jours des Juifs de l’Europe de l’Est, dans les ghettos de Pologne, de Russie, de Roumanie, de Hongrie, de Lituanie, de Galicie, et d’ailleurs…

Langue du dernier souffle et des utopies, le yiddish, langue de l’Arbeiter-Ring, du Bund (mouvements socialistes), fut une langue de luttes sociales et politiques, les derniers mots dans le ghetto de Varsovie.

Langue mémoire, langue de vie, le yiddish n’a pas donné de loi, mais a donné des chansons qui sont un pays englouti dans la folie et la cruauté, toujours latentes, mais un pays d’or.

« Mesdames et messieurs je voudrais vous dire à quel point vous comprenez beaucoup plus de yiddish que vous ne le croyez » disait Franz Kafka qui continuait ainsi « Vous comprendrez le yiddish par intuition, et si vous restez dans le silence, vous serez au cœur du yiddish. Car le yiddish est un monde, il est le Verbe, la mélodie hassidique, et l’être du comédien juif lui-même. Vous ne reconnaîtrez plus votre calme passé. Vous aurez peur non plus du yiddish, mais de vous-mêmes. » (Discours sur la langue yiddish).

Une des questions que se posait le peuple juif a toujours été : que pensent les étoiles ?

La réponse fut souvent «C’est le ciel qui se fend parfois dans la main de Dieu et il nous faut rechercher sans trêve dans les jours d’obscurité, pour la pauvre humanité, le chemin qu’elle perdit » (Peretz).

La belle anthologie de Charles Dobzynski, Le miroir d’un peuple, (Poésie Gallimard), vous introduira aux autres.

Pourquoi ces deux-là : parce qu’ils furent mis en chanson par Ben Zimet, Sarah Gorby, Moshé Leiser, et parce qu’ils sont le chant d’un peuple assassiné, un moment de blessure et d’éternité partagé.

Mordechaï Gebirtig est l’un de ces chants, l’un des plus simples, l’un des plus beaux.

À tous une berceuse donc, nous éteignons les lumières, vous n’êtes plus solitaire, vos ombres nous reviennent dédoublées en nous. Nul n’est mort, votre voix se penche sur nous.

Dors, mon enfant, dors,

Dors, mon enfant, dors.

Là-bas dans la ferme

Il y a un mouton blanc

Il veut mordre mon enfant.

Le berger arrive avec son violon

Il rassemble les moutons.

Cette langue viendra toujours battre contre nos oublieuses mémoires.

Nuit et pluie, nuit et vent, flammes lâchées sur les vivants pour faire l’humus de la terre, enfants brûlés et hommes traqués comme des chiens. Tout cela est dans la poésie yiddish. Même le Messie, est-il dit, ne peut supporter ses larmes.

La nuit le sait, le vent le sait, mais nous oublions parfois cette poésie de l’humanité, le yiddish. Tendresse et rage, amour et humour, l’irriguent. elle doit encore nous irriguer elle aussi.

Nous sommes là debout, dans nos recoins sombres ni vus, ni connus, seuls.... et nous martelons de nos tristes doigts au-dessus de vos têtes pour vous rappeler que nos vies, elles, se sont flétries avant même que les blés n’aient mûri, avant même que l’avoine ne soit prête à couper. (Le Troubadour Itsik Manguer)

Gil Pressnitzer

Bibliographie

Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d’un peuple, traduction Charles Dobzynski, 2000