Jerzy Ficowski

Le défricheur des cendres

Depuis tant d’années je sème
des paroles que le vent porte
afin que repousse le livre
déchiré avant que je ne le sois

Et j’inscris ainsi dans ses pages
non retrouvées
tout ce que je ne sais pas

Jerzy Ficowski, poète polonais catholique, aura consacré sa vie et son écriture à parler dans les marges du monde, aux exclus et marginaux du monde, et non pour simplement louanger Dieu ou la vaillante Pologne ressuscitée.
Héros de l’insurrection de Varsovie, fer de lance de la campagne des droits de l’homme contre la domination communiste, il aurait pu se draper dans cette position de conscience polonaise qui trouvait dans l’oubli de certains massacres un remède à son histoire et sa passivité alors que de l’autre côté du mur, au cœur du centre de Varsovie, s’élevait la fumée âcre de la mort. Mais s’il était catholique, il n’était point orthodoxe dans sa pensée, et ne se laissa pas ainsi momifier dans la respectabilité de héros de la résistance. Il se savait lui-même survivant et alla à la rencontre des autres survivants, et de la mémoire des morts assassinés. Ce qui le rendit suspect et marginal. Lui osa parler du ghetto de Varsovie avec les habitants polonais indifférents, des gitans rejetés et éliminés. Il dit ce que furent les camps d’extermination, nouvelles usines de la mort industrielle où tout était utilisé, récupéré sur chaque condamné.

Découvreur véritable de Bruno Schulz considéré comme le « Kafka polonais », comme Max Brod le fut pour Franz Kafka, il aura aussi parlé au nom du peuple tzigane et du peuple juif, et dans une moindre mesure de son peuple polonais sorti anéanti de la guerre et vite étouffé sous le joug soviétique.
Cette génération « fusillée », fauchée dans sa jeunesse, a été, même survivante, même rescapée des balles, vidée d’elle-même. « Chassés depuis des années loin de nous-mêmes, nous perdant nous-mêmes de vue » Et c’est ce désarroi qu’exprime la poésie de Jerzy Ficowski. Et il a eu cette noblesse, ce courage, au milieu d’un entourage hostile, à vouloir « déchiffrer les cendres» et parler des disparus dont on ne voulait surtout pas prononcer les noms, car une culpabilité parfois, une indifférence souvent, les avaient fait disparaître une deuxième fois par effacement, et leurs biens avaient été récupérés avidement.

Le travail de sa vie fut de sauver et puis faire connaître toute l’œuvre retrouvée de Bruno Schulz, mais il osa aussi parler du génocide tzigane et du génocide juif, comme aucun écrivain non-juif ou gadjo (non gitan), ne sut le faire. Ces génocides se passèrent principalement en terre polonaise, au sein d’une population complice par son silence actif. Lui était un dissident dans l’âme et un rebelle. De l’autre côté du mur du ghetto de Varsovie, il se sentait complice des bourreaux par son impuissance à agir. Lui entendait les cris, voyait la fumée du ghetto mis en place en 1940 et rasé avec ses habitants en mai 1943, et il pressentait que plus tard, ce serait sa ville qui serait détruite au lance-flammes.
Il se mit donc en marge, et par exemple restitua les contes tziganes, leurs légendes, quelques-uns de leurs poèmes, car il avait appris leur langue et leurs coutumes. Il écrivit aussi des poèmes bouleversants sur les trois millions de juifs polonais partis en fumée dans les fours nazis. Il était aussi un grand traducteur de la poésie espagnole (Lorca principalement), russe (Boleslaw Lesmian), hongroise, et yiddish (Mordecaï Gebirtig surtout). Lui Ficowski, défricheur des cendres, conte les histoires dont on ne veut plus se souvenir.
je te conterai l’histoire
celle qui n’est pas écrite
qui vient rarement pour
l’exhumation des rêves j’ai pour
preuve le silence transpercé
de ballesc’est pourquoi je parle à voix basse je
conterai l’histoire

mais ne la répète pas

La vie d’un juste

Je dois prévenir
tout ce qui est déjà advenu
Seul l’avenir
est irrémédiable
(Aujourd’hui naguère)

Jerzy Ficowski est né en 1924 à Varsovie, pendant cette période entre les deux guerres, quand la Pologne était alors indépendante.Il a commencé ses études à Varsovie. Mais les invasions allemande et soviétique en 1939 ont brisé sa jeunesse comme celle de toute sa génération. Très vite il s’enrôle dans le mouvement clandestin et participe activement aux publications clandestines contre l’occupant. Il est arrêté en 1943, il passe plusieurs semaines dans la prison de la Gestapo à Pawiak, à Varsovie, dont il parvient à s’échapper. Puis vint le soulèvement de Varsovie à partir d’août 1944, lorsque la résistance polonaise a cru libérer la ville avant l’arrivée de l’armée Rouge qui campait non loin de là, et qui attendit patiemment que les nazis purgent sa future prise. Jerzy Ficowski a servi dans le célèbre régiment Tour, (Baszta), de l’AK (Armia Krajowa). Il a assuré des fonctions de commandement. Le soulèvement a duré 63 jours et plus de 200.000 Polonais sont morts, et Varsovie a été détruite en octobre 1944.
La prémonition de Jerzy Ficowski était bien exacte. Lui ne sera pas exécuté et il est conduit comme prisonnier dans un camp en Allemagne pendant presque un an et dont il dit s’être encore une fois échappé.

À la fin de la guerre, il revient à Varsovie, et étudie la philosophie et la sociologie à l’université de Varsovie, reconstruite.
Son premier recueil de poésie, Les soldats de plomb paraît confidentiellement en 1948, au milieu de la chape de plomb stalinienne qui s’abat sur une ville, qui lentement renaissait de ses cendres. Et sous cette nouvelle occupation, les héros de l’insurrection seront traités avec hostilité et suspicion, leurs dirigeants emprisonnés ou fusillés par le nouveau régime. Ficowski – comme la plupart des anciens combattants de la résistance – est obligé de se cacher.
Ficowski sublime alors ses rêves patriotiques polonais pour parler au nom de ceux qui avaient souffert encore plus que les Polonais sous le régime nazi - les Roms et les Juifs. Il va étudier et écrire sur ces cultures qui avaient presque été éradiquées pendant la guerre.
Il part vivre avec les Roms pendant deux ans de 1948 à 1950, pour également échapper à la répression stalinienne. Il va apprendre leur langue, leurs coutumes, leur mode de vie, leur errance en roulottes à travers la Pologne. Il aura pénétré leur monde mystérieux et secret, recueilli leurs traditions orales.
Il devient le savant le plus éminent, en Pologne, de la tradition gitane. En 1956, il traduit et publie les chansons d’une poétesse et chanteuse tsigane presque illettrée, Bronislawa Wajs, dite Papusza. Ce qui vaut à cette dernière l’exclusion de sa communauté pour avoir livré à un gadjo ses secrets. Hanté par son impuissance à aider les juifs du ghetto, et se sentant coupable d’inertie et de n’avoir été que spectateur, il écrit, en 1957, sa fameuse Lettre à Marc Chagall que celui-ci voudra illustrer.

En 1965, il écrit Tsiganes sur les routes polonaises. Son étude monumentale sur la vie des Roms: Tsiganes en Pologne : histoire et coutumes, paraîtra plus tard.
Il a traduit des contes tziganes La sœur des oiseaux, et écrit des poèmes inspirés par la culture rom, Amulettes et définitions (1960), Le rameau de l’arbre du soleil, en 1976.

Mais il aura consacré une part importante de sa vie, de 1946 à 1956 à étudier, retrouver les écrits éparpillés, des souvenirs, des lettres, des dessins, documents rares, l’œuvre de Bruno Schulz qui serait restée inconnue sans lui. La parution du livre de Ficowski, Les Régions de la Grande Hérésie en 1967, biographie de Bruno Schulz, fut une révélation aussi importante que la publication des manuscrits de Kafka.
Il fera partie de l’avant-garde politique en Pologne en luttant contre le régime en place. Il est le cosignataire en 1975 de lettres ouvertes au gouvernement avec des écrivains, des musiciens, des acteurs et des anciens combattants. Il va protester avec véhémence contre la censure et la répression des travailleurs en faisant des lettres ouvertes à l’Union des Écrivains, en 1976 : « Je ne crois pas profondément en l’efficacité immédiate de lettres au gouvernement, mais encore moins puis-je croire en l’efficacité du silence. » (écrit en 1976 !).
Vers la fin des années 1970 toutes les œuvres de Ficowski ont été interdites, surtout ses poèmes.

Avec Adam Michnik et Jacek Kuron, il co-fonde en juin 1976 la véritable opposition au régime.
Ses œuvres sont traduites à l’Ouest contournant l’état de siège.
Avec l’action du mouvement Solidarité (Solidarnosc), il est republié à partir de1980.
Mais Ficowski ne s’est pas tu pour autant. En 1988 il publie en traduction Le Chant du peuple juif assassiné d’Itshak Katzenelson sur le génocide des juifs en Pologne, ainsi qu’une anthologie de la poésie yiddish, Raisins secs et amandes, en 1964. Et son livre bouleversant Déchiffrer les cendres, publié à l’étranger en 1979, en fait un des poètes essentiels de la Shoah.
L’indépendance de la Pologne en 1990 ne lui suffisait pas, il la voulait aussi tolérante et capable de faire son travail de mémoire.
Entre 1981 et 1984, il conduit des recherches sur la littérature juive en Israël et en Grande-Bretagne.

Avec son regard perçant et vif, son béret vissé sur la tête, sa cigarette au bec, il semble narguer tous les oppresseurs. Personnage exceptionnel par son courage, sa ténacité, sa science, il est un des grands hommes de la Pologne récente. Héros de la Résistance, opposant au régime de la Pologne socialiste, interdit de publication pendant et après la période stalinienne, il a survécu sans jamais cesser d’être le porte-parole de la poésie tsigane et juive, dans une Pologne où l’antisémitisme est encore vivace.

«Je suis arrivé ici avec ma vie chargée. J’ai émergé du chaos par les visages et les noms différents des choses: des papillons, des frelons, des libellules, des voix et des couleurs des oiseaux, Bruno Schulz - hérésiarque des secrets, Lezmian - chantre de la toute-puissance impuissante... des mythes où l’on m’a guidé – des forêts bruissantes d’histoires encore à venir... Mes frères et sœurs: frères, les Juifs, frères, les Tsiganes... et bien d’autres, et d’autres encore, et ma vie ne fut faite de rien de plus. »

Il a publié plus de 20 recueils de poésie, dont l’un fut illustré par Marc Chagall en personne, des nouvelles regroupées dans le livre « En attendant que les chiens s’endorment ».

Il est décédé le 9 mai 2006 à Varsovie. En guise de cérémonie de deuil, des anciens combattants de la résistance, des écrivains, le grand rabbin de Pologne et de nombreux juifs, des représentants de la communauté Rom, étaient tous réunis jeudi pour faire ses adieux à Ficowski. En dernier hommage pour ce juste, un violoniste tzigane joua une mélodie traditionnelle près du cercueil de l’écrivain.

Une poésie par-dessus les frontières

De mon sommeil
du fond profond de mon sommeil
la nuit éclate
tout ce qui en moi
s’est caché de moi

le gémissement qui n’a pas pu gémir
le sanglot non pleuré
le hurlement non hurlé

Ce sont surtout les écrits en prose de Ficowski qui sont connus dans les pays anglo-saxons et en France. Il est parfois recouvert par la statue de Bruno Schulz, assassiné en 1942, qu’il a édifiée, et souvent on découvre Ficowski en ayant lu celui-ci, aussi par ses nouvelles souvent très courtes et amères, par ses livres sur la culture gitane, par ses belles traductions. Mais il est avant tout un poète parmi les plus marquants de la Pologne. Et sa poésie est celle d’une génération brisée, à qui on a volé sa jeunesse, et qui a vu défiler les horreurs. Moins connu que ses autres amis poètes, sauf quand il composa de nombreuses chansons qui furent des succès, il demeura en marge de la vie culturelle polonaise, et ses mauvaises relations avec « le pape » de la culture polonaise Czeslaw Milosz l’ont mis sur une sorte de liste noire de l’histoire de la poésie polonaise. Il était mieux connu à l’étranger qu’en Pologne jusqu’à une époque récente.

Aussi sa poésie est souvent à la fois une poésie de l’absence et un travail de mémoire contre l’oubli « en ramassant les mots oubliés dans les décharges des non-mémoires ». Elle est écrite dans les marges pour la mémoire des oubliés. Elle tourne autour de la période post-holocauste. Il semble écrire parfois ce qu’aurait pu écrire Bruno Schulz s’il avait survécu à cette période, mais sans le même sens du tragique.
Poésie à la fois du cri et du silence, les mots de Jerzy Ficowski, sont des mots pesés et soupesés. Ils touchent juste, ils vont profond. Tout ce qui était en lui, tout ce qui s’était terré en lui, caché par honte du comportement de ses contemporains, de son impuissance à sauver la moindre vie, et du triomphe des assassins, il le fait passer dans sa poésie « comme un sanglot non pleuré, un hurlement non hurlé ». Et l’armure du silence se fend, les disparus reviennent vivants dans ses mots. Et lui dit ceci :
Ne me demandez pas quoi et comment
je m’en suis sorti sain et sauf
disons presque sauf
et c’est tout
il n’y a plus rien à dire.
(Raconte comment c’était).

Il dira quand même.

Son écriture est à la fois sobre, directe comme ses contemporains Rozewicz et Szymborska, mais lui est plus complexe. Créant des « mots-valises », jouant sur les mots, introduisant toutes les réminiscences des traditions qu’il connaissait, aussi bien polonaise, que gitane, roumaine ou juive, il fait parfois de ses poèmes un lieu qui pour être compris et décrypté demande à son lecteur les mêmes connaissances, surtout historiques. Aussi, bien de ses poèmes sont intraduisibles, irrigués en profondeur par des mots d’autres cultures ou recomposés. Ils n’ont d’ailleurs pas été traduits à ce jour. Ce n’était pas de l’intellectualisme ou de la sociologie pour Ficowski, mais le devoir de ne pas trahir ces cultures en les affadissant en approximations polonaises.
Son vocabulaire est immense, ses allusions permanentes à l’histoire doivent être sues pour comprendre parfois. Jacques Burko donne l’exemple du poème Pavement qui ne peut se saisir que si l’on se rappelle que les Allemands utilisaient les dalles des tombes juives pour paver les routes. Et ces pierres crient encore.

En plus ses mots sont souvent à double sens, et ancrés dans l’oralité des gens simples.
Si ses compatriotes n’effectuaient pour la plupart que des pèlerinages soit vers la foi, soit vers le communisme, soit vers l’oubli, lui avait pris rendez-vous avec le vent. Avec l’humble gitane qui mendiait, avec les lamentations jamais éteintes des juifs massacrés.
Et lui revient encore parmi nous par sa nature de juste, par son infinie tendresse pour les exclus de l’histoire. Il cherche une vérité existentielle profonde, un sens à ce monde « de grande hérésie ». Aussi sa fascination pour Bruno Schulz s’explique, car il avait découvert un frère en pensée.
Humble il ne concède que d’avoir créé un cycle de taches d’encre dans toutes ses préfigurations. Pour lui le mot exact compte plus que sa musique, son esthétique, sa force poétique. Il est plus témoin que poète quand il le faut. Pour aller vers sa poésie, il faut savoir que Ficowski se considérait lui-même comme un survivant, et que sa poésie pourrait être les derniers mots, les graffitis laissés par tous les disparus. Tout ce que les bourreaux croyaient avoir à jamais éradiqué continue à vivre dans la patrie de son imagination, pays fertile et hors de portée des tueurs.
La poésie n’est pas un métier, quelques moments de joie parfois et le poème s’en va.

Jerzy Ficowski est une apparition unique et mythique dans le ciel de la culture polonaise.

Libre de toutes attaches, fils du vent et des larmes, hanté par un passé de désintégration et un présent hostile, Jerzy Ficowski survit par l’onirisme et la compassion, l’amour des humbles et des oubliés, en doutant souvent face à l’absurde du monde et sa faculté de tout oublier.

"Les étoiles au-dessus de moi / étaient trop nombreuses / par habitude j’épouillais le ciel / elles se multiplient / le bon dieu lui-même n’y pourrait rien / il faudra alors / jeter le ciel aux ordures. »

Comme des cailloux dans l’eau, les ondes de ses poèmes vont élargissant nos vies. Sans mots inutiles, berceuse des temps anciens pour mes disparus, ses mots nous rencontrent. Jerzy Ficowski est hanté par la douleur, du bruit des balles et de l’odeur des corps brulés, mais sa poésie se tient haut au-dessus de l’effroi, par son amour de l’humanité, sa générosité, sa passion pour la liberté. Pour lui se taire était mentir, alors il parla haut et fort contre le silence de la terre.
Tous les exilés peuvent rentrer chez eux dans le pays de ses textes. Demain ils reviendront encore en nous.

Nous nous levons, touchons notre visage
pour voir si nous existons encore
Et il n’y a aucun témoin de notre mémoire
les feuilles fidèles se taisent
et tout se fane sur elles
la fièvre peint
la ressemblance de notre inertie
. (Cours de feuilles piétinées)

Gil Pressnitzer

Choix de textes

Si Bruno Schulz nous est connu grâce à Jerzy Ficowski, celui-ci a été révélé aux lecteurs français par les magnifiques traductions de Jacques Burko, poète hélas disparu à Paris le 24 mars 2008. Ce choix de textes est aussi un hommage à ce merveilleux passeur.

Je te conterai l’histoire Je te conterai l’histoire
avant qu’elle n’émerge nettoyée de nous
et donc de sable
plutôt bien conservée
comme le squelette d’un plésiosaure
sous le désert de Gobi

Je te la conterai encore chaude

des fours d’Auschwitz

je te la conterai encore gelée

des neiges de la Kolyma

une histoire de mains sales
une histoire de mains tranchées

On ne l’a pas mise dans les manuels
pour ne pas salir
les taches blanches
de la carte du temps et des temps

je te conterai l’histoire
celle qui n’est pas écrite
qui vient rarement

pour l’exhumation des rêves

j’ai pour preuve le silence

transpercé de balles

c’est pourquoi je parle à voix basse je
conterai l’histoire

mais ne la répète pas
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Les pierres accourent
Les pierres accourent

Qui d’autre viendrait ici
Où il ne reste plus pierre sur pierre
il faut connaître

Voici une pierre récite
le kaddish
de son poids
de sa multitude
et dans l’herbe indolore
pétrifie l’endroit

Les pierres accourent

Parfois un vieil homme
traîne en lui-même jusqu’ici
le granit le quartz le fardeau
et une poignée de verdure
où une rose saigne

il la pose exactement
n’importe où et il sait
l’avoir déposée juste dans les mains
de sa fille Rachel
parce qu’ici les mains de sa fille Rachel
sont partout

Et même si c’est Myriam qui reçoit la fleur
qu’importe elle aussi elle mérite
un pétale de mémoire
même par erreur

Le vieil homme s’en va
La pierre se dresse hurle
Tout ce que je ne sais pas; traduit du polonais par Jacques Burko

L’assomption de Myriam dans la rue en hiver 1942

la neige descendait innombrable
le ciel s’affaissait en lambeaux

elle montait vers le ciel ainsi
son immobilité dépassait
blancheur après blancheur
hauteur douce
après hauteur
dans le chariot d’élie
de l’humiliation

plus haut que les anges déchus
des neiges
au zénith du froid
de plus en plus au-dessus
hosanna
élevée
vers la profondeur des profondeurs

Tout ce que je ne sais pas; traduit du polonais par Jacques Burko

Sept mots Maman, pourtant j’étais sage !
Noir ! Noir !

(paroles d’un enfant enfermé dans la chambre à gaz de Belzec en 1942 – selon le témoignage du seul prisonnier survivant). Rudolf Reder, "Belzec ", 1946.

Tout a été utilisé
tous ont péri mais rien ne se perd
la montagne de cheveux tombés des têtes
pour la fabrique de matelas de Hambourg
arrachées les dents en or
sous l’anesthésie de la mort

Tout a été utilisé
et même cette voix est utile
passée en contrebande jusqu’au fond d’une autre mémoire
comme une chaux que les larmes n’éteignent pas

parfois Belzec s’ouvre jusqu’aux os
et d’éternelles ténèbres en jaillissent
comment arrêter cette hémorragie

et la plainte de l’enfant qui avait été qui avait été
la mémoire pâlit
mais ce n’est pas d’effroi
et ainsi depuis trente ans elle pâlit
et des millions de silences se taisent
mués en un nombre à sept chiffres
et hurle hurle une place vide

vous qui n’avez pas peur de moi
parce que je suis petit parce que je ne suis plus
ne me reniez pas
rendez-moi la mémoire de moi
ces paroles post-juives
ces paroles post-humaines
rien que ces sept mots.
Déchiffrer les cendres, poèmes, traduits du polonais par Jacques Burko, Postface Anne Kamienska, suivi de Photographies des lieux, par Marc Sagnol. Éditions Est Ouest internationales, 2005.

Raconte comment c’était

Bien alors oui, j’en étais
il y avait la guerre puis il n’y en avait plus
je suis sorti du camp
libre et épouillé

les étoiles au-dessus de moi
étaient trop nombreuses
par habitude j’épouillais le ciel
elles se multiplient
le bon dieu lui-même n’y pourrait rien
il faudra alors
jeter le ciel aux ordures

on disait de moi
tiens il est sorti de la forêt
non je ne suis pas sorti
c’est la forêt qui est partie
au rythme scandé de la marche
cloutée de haches
ohé les gars
me voici debout au milieu de l’abattis

quand donc était-ce
il faudrait demander à Staszek
mais il est mort
je ne veux pas l’embêter

il me reste peut-être
quelques aiguilles de pin
la casquette mangée aux mites
que le feu avait épargnée
et eux tous, tous les miens
qui ne sont pas debout avec moi dans cet abattis
c’est la forêt qui se dresse au-dessus d’eux
depuis vingt et quelques années
je ne veux pas me souvenir
puisque eux ils ne le peuvent pas

alors ne demandez pas quoi et comment
je m’en suis sorti sain et sauf
disons presque sauf
et c’est tout
il n’y a plus rien à dire
Tout ce que je ne sais pas; traduit du polonais par Jacques Burko

Le mur des lamentations

depuis mille neuf cents ans
ils lançaient leurs lamentations
contre le mur

alors on leur érigea quatre murs
de lamentation

et entre les quatre murs
fut méticuleusement anéantie
toute lamentation
et la lamentation de cette lamentation
et la larme dixième pour yankel
jusqu’à la dernière génération
des larmes

la taupe seule encore
porte le deuil

et éveille les taupinières

remords de la terre
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

5. 8. 1942
À la mémoire de Janusz Korczak

que faisait le Vieux Docteur
dans le wagon à bestiaux
roulant vers Treblinka le cinq août
par quelques heures de sang
par le fleuve sale du temps

je ne sais pas

que faisait le Charon bénévole
passeur sans rame
a-t-il distribué aux enfants
le reste de sa respiration essoufflée
ne laissant pour lui-même
qu’un frisson dans le dos

je ne sais pas

leur mentait-il peut-être
par petites doses
anesthésiantes
cherchant dans les têtes en sueur
les poux craintifs de la peur

je ne sais pas

mais ensuite mais là-bas
à treblinka
tout leur effroi toutes les larmes
se tournèrent contre lui

bah ce n’était plus alors

que l’affaire de quelques instants donc de la vie entière
est-ce peu est-ce beaucoup
je n’y étais pas je ne sais pas

le Vieux Docteur vit soudain
que les petits enfants étaient devenus
vieux comme lui
encore plus vieux
il leur fallait rattraper le gris des cendres

alors quand il fut frappé
par l’askar ou par le SS

ils ont vu que le Docteur
devenait un enfant tout comme eux
de plus en plus petit
jusqu’à la non-naissance

depuis avec le Vieux Docteur
ils sont multitude
nulle part

je sais
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Une fillette de six ans du ghetto, mendiant dans la rue Smolna en 1942

Elle n’avait rien du tout
mais des yeux capables de faire pousser
en eux tout à fait par hasard
deux étoiles de David
peut-être une larme les mettra, dehors
alors elle a pleuré

son discours
n’était pas d’argent
à peine digne
d’un crachat ou d’une tête qui se détourne
son discours plein de larmes
plein de mots cabossés

alors elle se tut

Son silence
n’était pas d’or
sans plus de valeur que
5 centimes peut-être une carotte
un silence très bien éduqué
avec un accent juif
affamé
alors elle est morte
adaptation personnelle

Les biens post-juifs

elle a une armoire dont les robes
avaient eu encore le temps de partir
de toute façon elles n’auraient plus été à la mode

un fauteuil d’où un jour quelqu’un s’était levé
juste un instant
qui fut le reste de sa vie

des plats des casseroles pleines de faim
mais qui pourront encore servir

à satiétéle portrait d’une fillette tuée
en couleurs naturelles

elle aurait pu prendre aussi une espèce de table noire
en bon état mais qui ne lui avait pas plu

elle avait un air triste
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Le pavement

Tout se passe au-dessus. Je suis le dallage
Mon dos porte les runes des cimetières,
C’est pourquoi je suis couché sur le dos.
Je suis pierre. Ne pas être reconnu.
Mon pouls c’est le bruit de vos pas.
Les sabots des chevaux disent :
- Tu es pavé, quoi qu’il advienne.
Et je me tais. N’être pas reconnu.
Tout est devant moi. Je suis pavement.
À vos pieds je suis indifférent.
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

L’heure est mûre

C’est la nuit l’heure est mûre
nous allons tuer les morts

S’il en reste quelque chose
nous en ferons un rien de rien

S’il en reste un ossement
nous le renierons

S’ils sont montés au ciel
nous enverrons des oiseaux de haut vol
pour qu’ils les tuent à coups de bec

Si leur parole est un geste
qui habite au milieu de nous
nous installerons
de mauvais conducteurs de mémoire

S’ils ont laissé une marque
nous en ferons une marque de fabrique
par exemple pour la mort-aux-rats

S’ils ont laissé l’orphelinage

nous allons conjurer la séparation

dans le cadre de l’action de réunification des familles

Car les morts sont contagieux
car les morts sont trop éloquents
car les morts n’ont rien qui pourrait nous justifier

La nuit l’heure est mûre
nous allons tuer les morts

nous ne pouvons les laisser

à la merci de l’éternité
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

De l’histoire du journalisme

Les morts anonymes
assassinés méticuleusement
sur les trottoirs des ghettos
ont été recouverts de journaux
jusqu’à ce qu’ils fussent transportés dehors

Les journaux depuis
avec une audience croissante
ont servi avec diligence
pour recouvrir la vérité
celle qui traîne écartelée sur le dos

aussi longtemps que ça ne respire pas
surtout ne pas relever la tête
sinon les lettres fourmillent de
mouches à viande, les mouches à viande des mots
qui se lèveront surprises en bourdonnement des feuilles
à la recherche d’autres proies
adaptation personnelle

Une prière au Saint pou (1)

C’était au printemps de 1944
pendant l’épouillage du bloc gitan
au camp d’Auschwitz Birkenau

les jupes les châles
se fanaient à l’épouillage
dans le camouflage de leurs couleurs

coquelicots iris bleuets
au cas où un champ
qui n’adviendra jamais

La Gitane dans les douches de birkenau
dépouillée de ses couleurs
tient son poing serré
vêtue
de longs plis d’eau

elle cache dans sa main
un grain de vie
une semence de secours
entre la ligne de vie
et la ligne du cœur
au croisement des chemins
de la chiromancie

elle cache dans son poing
le dernier pou
un pou s’en va toujours
quand arrive la mort
la Gitane chante
aux douches de birkenau

svanta djouv
na dja mandyr

saint pou
ne m’abandonne pas
je ne te laisserai pas partir
toi seul m’es resté
il n’y a pas de dieu en enfer

tes frères abandonnent
nos morts
reste avec moi
sauve-moi
saint pou

le kapo accourut avec sa cravache
tord les doigts
qu’est-ce que tu tiens là voleuse montre
ce brillant
cette pièce cet or

le pou est tombé
l’étoile est tombée

reste une paume vide
un ciel vide
où monte
fumée après fumée
fumée après fumée.
Tout ce que je ne sais pas " traduit du polonais par Jacques Burko / Buchet-Chastel / collection Poésie, 2005
(1)Les Gitans croient que, mus par l’instinct, les poux abandonnent celui qui va mourir, un peu comme les rats quittent un navire condamné (Note de Burko)

Je n’ai pas réussi à sauver

Je n’ai pas réussi à sauver
une seule vie
Je ne savais pas comment arrêter
une seule balle
et j’erre autour des cimetières
qui ne sont pas là
Je cherche les mots
qui ne sont pas là
je cours
pour aider là où personne ne m’a appelé
pour sauver après l’événement
Je veux être à l’heure
même si je suis trop en retard
adaptation personnelle

Si tard sur moi et en moi

Si tard sur moi et en moi

Plus de sommeil encore et encore
Par-dessus l’horizon barbelé du temps
je tends mes mains
elles sont trop courtes
la vie est trop courte

Ma main tendue
pour savoir
s’il pleut encore

sous le parapluie
de ma foi obscure
tombe drue et violente
l’ombre

adaptation personnelle

Berceuse pour l’insomnie

Ferme les yeux - ne dors pas - tu ne dormiras point -
la nuit te berce jusqu’à l’insomnie -
ferme les yeux - le souffle de la nuit transperce -
la nuit fait sortir nos animaux des terriers -
ils te réchauffent, hument, étrangers -
ferme la bouche - ne te reconnais pas toi-même -
ferme la bouche - ne dis rien -

tu ne diras
pas les ténèbres transmuées –
transmuées en tes cheveux -
dans tes cheveux enferme la nuit - empoisonne
le sommeil de lumière -
et ainsi durera près de toi

mon obsédante absence
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Mon cri et ton silence À Bieta – à mon âme à part De mon sommeil
du fond profond de mon sommeil
la nuit éclate
tout ce qui en moi
s’est caché de moi

le gémissement qui n’a pas pu gémir
le sanglot non pleuré
le hurlement non hurlé

Alors toi
mon âme à part
tu refermes mon abîme
tu me recouvres d’un silence
grand comme l’amour
fugace comme nous-mêmes.
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Écrit clandestin Il fait sombre
entre toi en moi
le noir des ténèbres
et pourtant le jour clair
comme la canne d’un aveugle
frappe les pierres
je porte donc ton cri plus loin
quoique barré
par la croix multiple des grilles
je jette à tes faims
le pain
que des oiseaux mangeront

Je te défends à tâtons
je te porte secours dans le noir
je te trouverai par hasard
je te raterai sans vouloir

où veilles-tu
tu luis encore
où dors-tu
où es-tu mort
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Derrière la porte, le monde

Ils entrent, ils sortent,
le clenche s’agite,
la porte chante, le courant d’air.
Les adultes arrivent d’un monde
où la porte a une clenche d’argent
les tantes, les oncles, les grand-mères viennent,
apportant leurs odeurs,
apportant leurs voix étrangères,
chargés d’un étonnement qui n’est pas leur,
les poches pleines de curiosité.
Et puis ils s’en vont
par la porte à la clenche d’argent
et on les enferme à clé.
Si on frappe à la porte,
cela veut dire que de nouveau
ils sortent de leur armoire
juste derrière la porte, là où se termine la maison,
là où les oncles et les invités
sont plantés, silencieux, à attendre
qu’on les laisse entrer,
tous là, immobiles.
Chacun sur son portemanteau.

Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Mes parties du monde

J’entends votre chant, objets étrangers,
par qui je ne me laisse pas séduire.
Comme sur la cage du canari,
je jette un châle de silence
sur l’appel des parties du monde,
sur le roucoulement des choses.

Je crains de n’être pas assez,
je crains de me perdre
fusillé par le trop d’objets,
sous la croix des quatre vents.
Laissez-moi donc dans ces parties du monde
qui sont habitées par moi.

Ici grandit l’air
que mon souffle mesure,
ici grandissent des flammes,
que je peux lire depuis l’étincelle jusqu’à la cendre,
ici grandissent mes tables
encore inachevées ;
comment les laisserais-je ?

Ici grandissent mes cimetières :
la bouilloire qui chantait,
le chandelier qui pleurait,
la brique qui se taisait,
l’homme qui était.
Les remplacerez-vous –
choses encore étrangères ?

Je vous attends
dans ces parties du monde
qui sont habitées par moi.

Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

PAR EX. MOI

Ma génération

a été fusillée dès sa jeunesse

parfois on rencontre

quelques rares échantillons
par ex. moi-même

On peut nous reconnaître
au fait que nous guettons la salve
qui nous abattra
avec un certain retard

Cependant
grâce à l’atténuation de notre ouïe
l’exécution n’a pas lieu
et nous franchissons impunément
la limite du XXIe siècle

par ex. moi
étonné
de n’avoir personne
à mes côtés
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Je m’en vais

Après les honneurs de pendu
payables en herbes folles des tombes
après les gloires des trahisons
ayant désappris l’espoir
rassasié de déroutes
j’en ai assez

reste mon humanité
pourvu que tu
n’attrapes pas froid
ne te passes pas par pertes et profits
ne t’extermines pas

entre-temps je m’en vais

Je reviendrai un jour ici s’il m’advient de revenir
je tenterai d’être là à temps
pour la fin du monde

à tout hasard
laissez-moi donc
la place qui fut mienne
Tout ce que je ne sais pas, traduction Jacques Burko

Bibliographie sommaire

En français

Tout ce que je ne sais pa s, Buchet-Chastel, 2005.Déchiffrer les cendres, Est-Ouest, 2005 (épuisé).
Bruno Schulz, les régions de la grande hérésie, Noir sur Blanc, 2004.
Le rameau de l’arbre du soleil ; contes tziganes, 2000.

En anglais

A Reading of Ashes, The Menard Press; 1981

Waiting for the Dog to Sleep, Twisted Spoon Press; Tra édition (Dec 2006)

Regions of the Great Heresy: Bruno Schulz - A Biographical Portrait by Jerzy Ficowski, W. W. Norton & Co. 2004)

Sister of the Birds, and Other Gypsy Tales, Abingdon, (1976)

The Gypsies in Poland: History and customs, Interpress Publishers (1989)

Letters and Drawings of Bruno Schulz: With Selected Prose,Harper & Row; 1988.

The Collected Works of Bruno Schulz, Jerzy Ficowski, Picador, 1998.