Dimitri Chostakovitch

Symphonie n° 9 en Mi bémol majeur, Op. 70

La dissidence intérieure

En fin de compte, tout est dit dans ma musique. Elle n’a pas besoin de commentaires historiques ni hystériques.

(Chostakovitch)

Il se trouve que certains dictateurs savent compter jusqu’à neuf. Ainsi, Staline attendait avec impatience la neuvième Symphonie de Dimitri Chostakovitch, l’enfant terrible du régime, bien moins malléable que Prokofiev.
De plus, la 9e de Beethoven avait toujours exercé une trouble fascination sur les puissants qui avaient interprété l’hymne à la joie comme une béatification de leur propre œuvre, aussi ils rêvaient d’œuvres analogues, aussi hymniques. Une apothéose grandiose à la gloire de leur mégalomanie.
Staline avait donc espéré que Chostakovitch s’appliquerait à lui composer une ode avec sa propre Neuvième, et aurait mis à la disposition de « son » musicien tous les moyens nécessaires - solistes, chœur et quadruple effectif d’orchestre. Il fut bien déçu par la nouvelle symphonie de celui-ci :
« Je déclarai que j’étais en train d’écrire cette apothéose. Je croyais m’en sortir avec un mensonge. Mais il m’en a cuit. Lorsqu’on eut joué ma Neuvième, Staline se mit dans une colère terrible. Il était offensé jusqu’au plus profond de son être. Car il n’y avait ni chœurs ni solistes, et pas davantage d’apothéose. Il n’y avait pas la moindre dédicace. »

Donc, Staline s’attendait à un Te Deum triomphal, surtout qu’après la 7e, hommage au siège de Leningrad, et la 8e, hommage plus ambigu à toutes les victimes de la guerre, y compris celles de la terreur stalinienne, Chostakovitch avait publiquement annoncé qu’il allait exaucer le vœu "secret" du petit père des peuples et faire une symphonie funèbre et triomphale, en fait, un chant de victoire immense. "Je vais créer une interprétation musicale de notre triomphe sur la barbarie et célébrer la grandeur de notre peuple".
« Représenter en musique les bienfaiteurs de l’humanité ", voici quelle fut la commande implicite faite à Chostakovitch.
Mais, c’était méconnaître l’âme tortueuse et suicidaire de Chostakovitch qui avait quelques comptes à régler avec Staline bien sûr, mais aussi avec Prokofiev qu’il détestait et dont le succès de la Symphonie classique l’exaspérait.

Il accepta donc avec courage d’accoucher non pas d’une montagne grandiose, mais d’une petite chose, néo-classique et à tiroirs. Décidément la suprématie triomphale de l’URSS ne sera pas célébrée par Chostakovitch. Il jette presque négligemment une partition brève et goguenarde, propre à faire enrager tout le Politbureau et l’Union des compositeurs.
C’était pourtant le temps où l’on chantait l’aigle, Staline, comme il se doit. Et gare aux tièdes !

Commencée dès le jour de la victoire et achevée en moins de cinq semaines, elle sera découverte en même temps que les horreurs de la guerre.
Créée le 3 novembre 1945, à Leningrad, dans un silence glacial, elle reste la mal-aimée des quinze symphonies de Chostakovitch. Elle contribua un peu plus à sa disgrâce.
Et le portrait tant attendu de Staline ne sera livré que dans le Scherzo atroce de la Dixième. Et après les monuments sonores de la Septième et la Huitième Symphonie, musiques ancrées dans la souffrance d’un peuple et les horreurs de la guerre, cette Neuvième semble une provocation. Provocation ou arme dérisoire contre les purges en cours et à venir (celles de 1948 seront sanglantes) ?
Chostakovitch attendra la mort de Staline (survenue le 5 mars 1953, comme celle de Prokofiev - les deux bêtes noires du compositeur) pour oser entreprendre une nouvelle œuvre symphonique, la Dixième à l’automne 1953.

" C’est une petite pièce très joyeuse. Les musiciens adoreront la jouer, et les critiques se délecteront à la dénigrer ".
Ces mots de Chostakovitch sont encore en dessous de la réalité. Cette " œuvre de dimension haydnienne et d’esprit rossinien " n’a vraiment pas réussi à faire sa place, faute de grands interprètes tel que Karel Ancerl, et de compréhension en profondeur de l’esprit amèrement ironique de Chostakovitch.
Il faut se souvenir du climat oppressant qui montait autour de lui et contre lui.
En 1948, il sera à nouveau soumis au "rapport Jdanov" et critiqué ouvertement à "l’Union des compositeurs de Moscou". (20 février 1948) -
"Cela ressemble à une exécution publique, et c’en est une, en quelque sorte. La seule différence, c’est qu’au lieu de vous supprimer les bourreaux ont la magnanimité de vous laisser vivre couvert de crachats."
Chostakovitch assiste à une réunion de l’Union des compositeurs de Moscou organisée pour répondre à une nouvelle résolution du Parti : condamner les "aspirations formalistes" de certains musiciens. "Et cette grâce, vous la payez en restant assis là, à écouter tout ce qu’on vous jette à la figure, et en vous repentant de vos torts. Et pas question de se repentir intérieurement : non, il faut monter en chaire et battre votre coulpe à haute et intelligible voix, en trahissant publiquement vos idéaux."
Chostakovitch ne pouvait plus avancer que masqué et survivre grâce aux musiques d’accompagnement de films, les seules qui plaisaient au petit père des peuples et lui éviteront le goulag.

Cette œuvre n’est pas une simple pochade, et d’ailleurs l’ultime symphonie, la quinzième, reprendra aux portes de la mort, son ton persifleur, constellé de citations.
Chostakovitch, très marqué par l’Innocent de Boris Godounov, voulait dire sur le ton des idiots, la vanité de cette victoire payée de tant de morts et de souffrances encore à venir.
L’ironie mordante de Chostakovitch est plus proche du sarcasme que du rire. Narrateur désabusé, il joue du disparate, du mauvais goût, des faux hommages à la musique du XVIIIe siècle.

Ce n’est pas la meilleure musique de Chostakovitch, ni même de la musique tout court, mais cette drôle de symphonie décrit l’ambiguïté des temps : rire forcé et larmes forcées.
Elle se veut énigmatique, très courte, moins de vingt-cinq minutes, et se compose de cinq mouvements, dont les trois derniers doivent être enchaînés, et le quatrième a plutôt une fonction de lien entre les parties de styles différents.
Pendant les années de guerre, le pain quotidien de Chostakovitch fut Bach et des arrangements de Haydn et Mozart, ceci se retrouve ici.

La 9e symphonie comporte cinq mouvements :

Allegro
Moderato
Presto
Largo
Allegretto — Allegro

Allegro

Irréprochable forme sonate pour se moquer des officiels, ce premier mouvement se veut facile, naïf, bondissant. On dirait plutôt de la musique de chambre qu’une symphonie.
Flûtes et cordes comme pour un final rossinien, font de la musique de ballet, que les cuivres patauds relancent.
Un violon solo et grinçant nous rappelle l’écriture de Chostakovitch, inquiétante même dans l’ironie. À la même époque, le concerto pour orchestre de Bartok, a des traits équivalents.
Ce mouvement se clôt sur une péroraison sèche.

Moderato

Le climat élégiaque est installé et la clarinette solo devient l’acteur principal de ce morceau. Elle égrène une longue complainte.
La beauté de l’orchestration toute en suggestions fait croire que Chostakovitch s’est laissé prendre à sa propre tendresse.
Ce morceau, le plus développé de l’œuvre, porte le contenu émotionnel de l’œuvre. Une sorte de danse lente, tournant un peu sur elle-même, émerge de ce moment d’abandon. Même les flûtes ne persiflent plus et un lyrisme intense clôt la pièce avec, sur les pizzicati des cordes, le chant des flûtes. La douleur des guerres est contenue là-dedans.

Presto

Ce mouvement énigmatique est un jeu de rythmes où bois et trompettes pépient l’un contre l’autre. Cette énergie qui ne va nulle part, crée un malaise. Ce mouvement perpétuel, s’arrête brusquement, sans raison pour laisser entrer le Largo.

Largo

Un choral introduit ce mouvement qui se veut solennel et épique, et qui au travers d’un basson prépondérant (souvent utilisé dans les œuvres de Chostakovitch), qui dialogue comme dans les tableaux d’une exposition. Mais le chant du basson dérive vers la boue et la banalité voulue. Chostakovitch se moque ainsi de lui-même, en s’autoparodiant. Mais il le fait au cœur d’un mouvement dramatique, angoissant.

Allegretto

Le basson goguenard a donné le ton à cette charge féroce contre la musique académique. Chostakovitch va convier tous les poncifs musicaux et les sonorités variées (tambourin, triangle, piccolo, cymbales…) pour tourner volontairement à vide. Une sorte de musique de cirque pour le théâtre des opérations. La marche militaire qui semble victorieuse entraîne tout le monde vers la mort joyeuse.

Symphonie absurde pour des temps absurdes, la 9e de Chostakovitch n’a pas encore livré ses secrets. Il fallait un certain courage, une certaine amertume pour oser ce type de musique à ce moment. Staline, où est ta victoire ? Aussi, au lieu de juger ses mérites musicaux, il vaut mieux s’attacher à tous les clins d’œil de cette musique de résistance intérieure. Immense schizophrène entre dissidence et soumission, Chostakovitch joue sa vie en musique. Entre peurs et désespoirs il chemine difficilement, toujours étonné d’encore survivre.

Chostakovitch était un dissident mais surtout un dissident intérieur et déjà résigné à être un dissident posthume.

Gil Pressnitzer